La vie scélérate de Maryse Condé

Publié le par bouchine

La vie scélérate de Maryse Condé

J'ai eu l'immense plaisir de recevoir aujourd'hui le dernier roman de Maryse Condé*, "Mets et merveilles" dont je vous parlerai bien évidemment d'ici quelques temps.

Mais le roman de Maryse Condé que j'évoque aujourd'hui, je l'ai lu il y a très longtemps quelques années (en fait je l'ai lu dès sa sortie il y a donc plus de 25 ans !) et j'avais à l'époque rédigé une chronique pour un magazine papier...chronique que je viens de retrouver et de remodeler pour vous (on n'écrit pas à 25 ans comme à 50). C'est parti je vous emmène!

*Maryse Condé est écrivain,chevalier de la Légion d'honneur, Commandeur des Arts et Lettres, Grand Officier de l'Ordre National du Mérite. Elle a enseigné en Afrique puis a été professeur d'Université en Californie,

La vie scélérate de Maryse Condé

Ce roman de Maryse Condé, auteur de Ségou et Moi, Tituba sorcière (œuvre qui lui a valu le grand prix littéraire de la femme) est la longue autobiographie fictive de Claude Elaïse LOUIS, née de mère guadeloupéenne en 1960 à Paris, abandonnée 10 ans chez une nourrice bretonne, tenue aux antipodes de sa mère, de sa famille, de son peuple et de sa terre.

Cet éloignement forcé sera le point de départ d'une quête forcenée des origines dont le roman est l'aboutissement. Seulement la recherche du passé n'étant pas conçue comme l'établissement d'une succession d'évènements mais comme compréhension, par delà les causes, de leur nécessaire logique «car tout ce qui est ne peut être autrement », on voit chaque structure prendre place au sein d'une autre qui l'encercle et la comprend et l'autobiographie devient chronique familiale, histoire de la Guadeloupe puis de la diaspora dans sa presqu'intégralité, avant de finalement nous proposer une vision de ce siècle tout entier, dont le fil se déroule tout au long de ces 300 pages.

C'est ainsi que nous suivons l'épopée des LOUIS depuis l'habitation Boyer-de-l'étang (à l'aube du XXème siècle) jusqu'au « déchoukage » de Duvalier fils, en passant par la construction du canal de Panama, l'incendie de San Francisco, les deux guerres mondiales, les mouvements d'émancipation américains des années 60 conduits par Martin Luther King et Malcom X, le rastafarisme et l'actuelle vague indépendantiste de la Guadeloupe.

Mais la chronologie du roman, au contraire de l'Histoire est en spirale (pour ne pas dire que le temps tourne en rond), cyclique. Les personnages, vivantes négations du postulat mensonger qui dit que l'histoire ne se répète jamais, connaissent les mêmes échecs (échecs politiques d'Albert, de son fils Jacob puis de son autre fils Jean) et surtout les mêmes désillusions (vaine odyssée d'Albert puis, bien des années plus tard, de Thécla, en quête d'un bonheur toujours refusé...)

On aura reconnu là le temps du Mythe dont l'oeuvre a tous les aspects et les dimensions: récit, au sens le plus large du terme, explication, par la présentation d'évènements passés, de l'état actuel des choses, établissement d'une généalogie, large part faite au surnaturel.

Se donner pour tout sauf du réelTous les personnages de ce roman, y compris le narrateur, sont imaginaires... » est le premier soin du roman qui apparaît plutôt, en raison de son extension, comme un groupe de mythes « apparentés » dont la cohésion est assurée par le souvenir obsessionnel de l'aïeul Albert et de Marcus Garvey.

Livre d'histoire, épopée et mythe, LA VIE SCELERATE est également une tragédie.

Comme le temps est cyclique et que tout s'y tient, tous les évènements y sont prévisibles, et effectivement prédits parcequ'inévitables : « Fabienne assure que Pablo le fils qu'elle portait et qui quatre mois plus tard ouvrit les yeux pour pleurer d'orphelin sur le monde des vivants, s'était par trois fois jeté brutalement contre la paroi de son ventre comme pour annoncer l'irruption de la tragédie. Les gens dirent aussi que les coqs chantèrent cocorico dans la noirceur de minuit […] et que sans plus de raison, un fromager, arbre à Soucougnan, debout à la tête du Morne Zandoli, perdit ses feuilles et resta nu comme un Filao... »(p.258)

Des signes funestes qu'une surnature animée par des puissances supra ou infra -humaines donne sans cesse en pature aux membres d'une communauté prompte à les interpréter, président à la naissance de l'initiateur de la lignée, responsable de la malédiction: «Il était né l'année du terrible cyclone qui avait couché arbres et cases d'un bout à l'autre de la Basse-terre comme de la Grande-Terre et avait gonflé à la faire déborder...»(p.13)

Comme la tragédie grecque, le crime commis est héréditaire et sa souillure entache toute la descendance.

Quelle est l'abomination si terrible commise par Albert LOUIS ?

C'est la fameuse démesure, qui pousse l'individu à vouloir sortir de sa condition, le rendant aveugle, arbitraire, arrogant, faisant de lui l'objet de la haine de ses inférieurs, dont il tente de se couper, de ses supérieurs qu'il émule et défie, de ses égaux qui cessent de l'être …

C'est ainsi que, désireux dès l'âge de 8 ans, d'échapper aux horreurs du système néo-esclavagiste qu'il observe autour de lui, Albert se comporte en Icare:

"Je me mettais les yeux en haut à fixer le soleil dans le ciel et je me disais: Comme ça doit être bon là-haut! Pas de béké, pas de géreur, pas de père soulard... Un jour, je me suis fabriqué des ailes avec des palmes de cocotier et je me suis élancé d'un fromager. Pan, par terre ! Prêt à me noyer dans mon sang !" (p.45)

Il fait à nouveau preuve de sa démesure lorsqu'il monte à bord du « Marie, Reine de toutes les Vertus » pour prêter son concours au percement du Canal de Panama...

Le bonheur qu'il trouve auprès d'une jeune jamaïcaine, Liza, le condamne bien sûr à une chute aussi implacable qui est le juste châtiment de sa démesure :

« Non, les gens n'ont pas le droit d'éprouver autant de bonheur que cela [...] » Ne voila-t-il pas qu'Albert se mit en tête de faire accoucher Liza à l'hôpital d'Ancon sous la surveillance de médecins américains ! Et que croyait-il que sa femme allait mettre au monde ? Un petit blanc peut-être ? Il n'est pas bon d'oublier sa couleur... »(p.45)

La mort de Liza apparaît ainsi au lecteur comme fatalité inéluctable. Albert replonge dans son mutisme et poursuit désormais un rêve, retrouver la défunte, allégorisée sous la forme de la ville de San Francisco...  « Le soleil et la ville apparurent à Albert qui manqua tomber à genoux. Car la beauté de sa femme perdue lui était rendue » (p.48) plus tard apprenant la destruction de la ville : « il lui semble qu'il perdait sa Liza une seconde fois, car sœurs toutes deux, la femme et la ville étaient nées du vieux Seewall. (p.36)

C'est pourtant à San Francisco qu'il perd l'ami que son veuvage lui avait donné car tout se paye, révélation qui le ramène à son point de départ, la Guadeloupe. Là, remarié, il engendre des fils auxquels il transmet sa malédiction : Jacob, l'aîne des fils d'Elaïse se révèle être un Oedipe épris de sa mère, haineux envers son père devenu un vrai « Soubarou » mais qui pourtant lui révèle un jour :

« Tu me crois un nègre sans sentiments. Avec une roche dans la poitrine, hein ? C'est que quand j'avais ton âge, j'attendais des choses que cette « femme folle » de la vie ne m'a jamais données. Tu vois, elle m'a arraché la deuxième prunelle de mes yeux. Heureusement il y a la mort qui comble... » (p.114)

La fille de Jacob, Thécla, mère de la narratrice Coco, donne un superbe exemple de vie râtée. Sa fille qui pourtant la déteste est son plus féroce avocat :

« ...arrogante, presque doutant d'elle-même. Feignant de mépriser l'estime des bourgeois parce qu'elle savait ne jamais pouvoir l'obtenir. Marginale par excès d'ambitions impossibles à satisfaire...(p.165)

Des bas-fonds de Londres où elle se vautre à ceux de New-York où elle se solidarise avec les Black Panters, Thécla se heurte systématiquement aux désillusions que lui « distille » la vie... et il lui faudra, comme le dit si justement Manuel (un de ses amants qui lui vouera un amour éternel et bien sûr malheureux) :

« ...baisser les bras et laisser la Scélérate faire ses scélératesses en paix... » (p.282)

Malgré son mariage avec un médecin blanc, Thécla incarne le refus de son éducation bourgeoise et donne le jours à une exclue qui, comme sa mère « à côté de qui les enfants ne s'asseyaient que contraintes et forcées à l'école »(p.137) sera elle-aussi une paria (p.241)

Au bout du compte, chaque membre de la famille connait un destin identique et malheureux qui le lie aux autres:

«Je me suis longtemps demandé si Thécla savait ce qui l'attendait à Black River. Je comprends à présent qu'elle n'ignorait rien et marchait les yeux ouverts vers la confusion de sa douleur comme vers le châtiment d'une faute qu'elle n'avait pas commise mais qui circulait dans le sang de notre famille » (p.273)

Cette misère est, bien sûr, par delà celle d'une famille, celle de tout un peuple, et tout le roman est émaillé de réflexions d'une rare profondeur – et d'une rare luciidité – sur le destin tragique de millions de descendants de tous ceux à qui, il y a bien des siècles, on fit traverser l'océan pour travailler sans d'autres horizons que les chaines et le fouet. Misère qui exerce pourtant son étrange fascination car la jeune Claude, arrivée dans cette Guadeloupe où elle n'est pourtant pas née, se sent enfin chez elle. A ce titre, le moment le plus émouvant est peut-être celui où elle même se met à raconter les contes ancestraux concernant le père du premier Albert, le légendaire Mano (p.285)

Et pourtant les choses ont bien changé dans cette Guadeloupe des HLM où quelque chose est définitivement brisé. Les rites familiaux ne sont plus guère respectés et rares sont ceux qui viennent encore « s'asseoir sur la galerie, le temps d'un bon grand « causer »...(p.316) et les blancs, de plus en plus nombreux dans la famille, sont désormais regardés avec des yeux différents : 

« ...les blancs c'est comme tout, il y en a des bons et des mauvais. Ceux que nous avons eus ici étaient les plus mauvais, les békés...[...] Il faut marcher avec son temps. Vos histoires de « nègres-nègres » n'intéressent plus personne... »(p.291)

Une telle ouverture avait déjà effleuré le premier Albert, à San Francisco, au contact d'une autre misère :

« On ne connait jamais que sa misère et celle de ses proches. Moi aussi j'ai commencé […] dans l'enfer vert de la rizière. Et puis un jour j'en ai eu assez, j'ai levé la tête vers le soleil et je lui ai dit « Est-ce que tu ne brilles pas pour moi aussi ? Alors donne-moi la force. Je ne veux plus de cette vie-là » (p.51)

 

Le roman se termine par ... non je vous en ai déjà trop dit !

Je vous invite à lire La Vie scélérate et à venir me donner vos impressions en commentaire.

A très bientôt pour Mets et merveilles de la même romancière !

 

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message du ministère des connaissances 18/11/2015 10:05

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